Georgia est une police élégante qui s'utilise en mode gras uniquement. Très lisible, elle s'adapte parfaitement aux écrans mobile.  

"Faire l’enfant

 

 

À quoi rêvent les jeunes filles de Julia Haumont ? Sous des airs nonchalants et des postures alanguies, ces figures déploient un répertoire gestuel poétique qui anime leur corps encore balbutiant. Souvent mi-clos, le regard est porté vers un univers intérieur, comme dans un demi-sommeil, renforçant le silence dans lequel ces enfants sont baignés (infans signifie étymologiquement “celui qui ne parle pas”). Ceux-ci jouent en suivant leur imagination, activité essentielle selon Donald Winicott qui définit le jeu comme un “phénomène transitionnel”, acte créateur qui développe l’enfant en tant qu’individu. La mélancolie active qui les entoure les situe à l’époque de leur primavérisme, cet attachement romantique aux premières fois. Accentuée par la pâleur de leur peau, cette dimension onirique les conforte dans un rôle de souvenirs d’enfance, qui sont, selon la théorie jungienne, des projections plus ou moins fantasmées par l’adulte sur son passé. Déclinaisons d’anges gardiens, ces corps laiteux d’adolescents aux formes droites et graciles sont également appelés à se transformer et incarnent ce qui reste à venir. À noter l’absence d’individualisation des visages qui s’apparentent tous à des autoportraits de l’artiste. Seule une culotte ou une chaussette orpheline caractérise de temps à autre le personnage qui s’abandonne dans ses rêveries à des postures impudiques. 

 

Comme l’énonce Henry-Claude Cousseau dans le catalogue de l’exposition Présumés innocents. L’art contemporain et l’enfance : “ Ce ne sont plus tant les traces balbutiantes, émouvantes, de son ingénuité qu’on perçoit, que les signes de ce que l’enfant paraît receler au fond de lui-même, de ce que ses jeux et ses comportements livrent de rêves, de fantasmes comme de part d’ombre”. Les adolescentes de Julia Haumont nous font entrer dans l’espace intime et ambigu de l’ “espace potentiel”, défini encore par Winicott comme le terrain propice à l’illusion nourrie par le jeu et le fantasme. Cette ambivalence est soulignée dans l’utilisation de la céramique émaillée. L’aspect visuel et tactile de cette technique lie la matière au corps, dont les accents balthusiens évoquent la question de la séduction chez l’enfant. Le visage est taché par des jus de couleur, comme des essais ratés de travestissement, autre forme spontanée d’invention de soi. On se rappelle que c’est dans cette imagination débordante et créatrice qu’a puisé le mythe du génie artistique comme enfance retrouvée. 

 

 

Étonnante est l’utilisation de la céramique, façonnée à échelle quasi humaine comme de la sculpture, défiant la hiérarchie historique qui a relégué cette technique au rang d’art mineur et utilitaire. Nombreuses sont pourtant les croyances religieuses fondées sur l’idée que l’homme et la femme ont été façonné.e.s dans l’argile. Le mélange des textures, du mat au brillant, du lisse au rugueux, insuffle en effet de la vie aux céramiques de Julia Haumont qui joue des contrastes entre les corps lustrés et les cheveux floconneux comme des nuages.

 

Toujours dans une sérialité propre au travail introspectif, un ensemble de compositions textiles se distingue par sa préciosité. Les tissus sont teints, effilochés, brodés de sequins et de paillettes comme des costumes d’enfant. Amorphes et usés, ils se rapprochent du doudou, premier artefact de l’enfant créé en même temps que trouvé. La trame du tulle est assez lâche pour laisser passer l’air. Ces morceaux choisis sont un moyen pour l’artiste de créer un langage abstrait dans une expérimentation plus libre que les céramiques mais tout aussi liée aux emblèmes de l’enfance. Colliers de perles amorcés, bricolages colorés : ces arrangements lient le travail de l’adulte aux plaisirs innocents et éphémères des premiers jeux. Pour certaines pièces, la technique apparemment paradoxale de gravure sur tissu convoque une disparité entre l’empreinte et la transparence, ce qui reste et ce qui file, comme les souvenirs."
 

Elora Weill-Engerer, Critique d'art et commissaire d'exposition, 2020
 

 


 

"Les œuvres de Julia Haumont marquent, comme on dit de certaines peaux qu’elles marquent plus que d’autres. Il ne faudrait pas se fier trop vite aux visages délicats et mélancoliques des enfants qu’elle représente, ou aux couleurs pastel de ses dessins.
Sous la surface, la cruauté incube. Les matières sont la plupart du temps altérées, comme la toile à beurre sur laquelle elle dessine ou estampe, qu’elle effiloche avant de suturer – et ce ne sont pas les paillettes ou les sequins dont elle use qui font oublier le travail lent et amer de la couture. Par ailleurs, les céramiques qui la représentent enfant, occupée à scruter ses comparses ou à compter les points d’un jeu qui nous échappe, ne semblent- elles pas recouvertes d’hématomes discrets ? Julia Haumont dit aimer les techniques qui permettent de figer une matière sur une autre : eau-forte, broderie, teinture sur toile, céramique émaillée… Pourtant, rien de lourd dans son travail, mais une fragilité déconcertante mêlée de détermination, qui rappelle celle des petites filles face à la Catherine Legrand de L’opoponax de Monique Wittig : « On la regarde sans bouger. On ne peut pas l’aider. »"

Camille Paulhan, critique et historienne de l'art, 2018

    ©Julia Haumont